Hellana et sa mère s’arrêtèrent à une station-service. La plus grande sortit alimenter le moteur
de la Chevrolet essoufflée. La fille, restée vissée sur son siège, tenta de patienter; ses yeux cherchaient la chose à voir, qui lui ferait passer le temps, qui lui ferait passer les gouttes
d’essence sans avoir le temps de s’impatienter.
L’enfant ne sait pas gérer son temps. Attendre, pour elle, c’est une perte de temps. Son cerveau se met en veille. Les minutes s’allongent, les secondes s’égrènent en prenant leur temps, le temps
de rendre le temps insupportable à la petite Hellana. Assise sagement, voici qu’elle se dévisse de son support et commence à remuer, à tisser son énervement en filant des regards de menace et de
colère à sa mère, elle trépigne, elle tape. Elle s’agace, elle voudrait sortir et claquer sa portière, mais Hellana n’aime pas les odeurs d’essence. Elle passe son temps à l’écraser ce temps, de
ses petits mollets qui frappent le siège ; elle le flingue à coups de pieds et à coups de poing violents. La mère vient seulement d’empoigner la tétine de la voiture… La gamine hait la Chevrolet
qui pourtant lui fait gagner bien du temps par sa célérité plus efficace que ses chaussures qui renferment ses petits pieds. Des pieds minuscules qui ne savent plus quoi ou qui frapper.
Il y a six ans qu'Hellana a poussé la porte du monde. Au beau milieu d'un immeuble à la façade suintante. Un écoeurement de gris. Depuis sa naissance, Hellana ne sait qu'aimer jusqu'aux pleurs ou
détester jusqu'aux coups. Personne ne lui a jamais expliqué l'entre-deux des sentiments, le lieu où l'amour et la haine se serrent froidement la main. Tout en elle brûle. Comme "hell" - l'enfer
que son prénom lui fait porter. D'ordinaire, on porte un prénom. On l'arbore ou on le cache, on le décline ou on le change. Mais Hellana a été nommée « enfer », elle est portée par le mot que sa
mère a féminisé. Née en Angleterre, élevée en Russie, celle-ci a définitivement posé ses valises en Europe. Par nostalgie sans doute, par nécessité sûrement.
Hellana se moque de cela. Elle ne sait pas non plus qu’elle est née d'un noeud. De ce lacis géographique au bout duquel sa mère lui a donné vie. Hellana est un carrefour aux allures de
terminus.
D'ailleurs, elle ne savait dire qu’ "Hellaneu" il y a trois ans... Aujourd'hui encore, "je suis neu", au lieu de "je suis née".
L’institutrice, inquiète et déroutée face à cette syllabe trop récurrente en est venue à convoquer la mère de l'enfant. Les seuls sourires, qu’elle décèle chez cette dernière, sont provoqués par
les syllabes qui se marient aux « neu ». A la négation.
Cette habitude néfaste apparaît aux autres comme une maladie, la neurotonie, et n’inspire qu’indifférence et volonté de neutralisation. La pédagogue, habitée par de merveilleuses intentions,
désire révéler à l’enfant que ses nœuds ainsi déliés permettraient une articulation salutaire de ses maux tant confinés au plus profond de son cœur. De surcroît, ses paroles délivreraient un
nectar aussi doux à écouter qu’à dévoiler ; une source recélant de mille pépites d’or, de mots magnifiques…
De noeuds en heures, l’institutrice ne se sent plus apte à dénouer les épissures d'Hellana sans éclaboussures de cris, de malheurs et de larmes.
La convocation envoyée, elle attend le moment de la rencontre avec impatience; au point de penser qu'elle ne sait plus gérer son temps non plus. Pourquoi l’heure de cette entrevue fixée le
soir-même lui semble-t-elle si longue à advenir ? De cette reflexion ironique émane un sentiment gênant : un noeud nommé Hellana aurait-elle fait surgir en elle le souvenir d'une enfance tressée
autour d’un enfer ?
Enfermée dans ses songes, elle ne s'aperçoit pas de la présence de la demoiselle et de sa mère, silhouettes raides et perplexes. La petite fille, égale à elle-même, porte une robe azur dont le
tissu-ou plutôt ses rabiots-ont aidé à assembler les mèches en nattes enflammées de blond. Teint d'albâtre éblouissant. Un regard dur et marin refléte ses origines -la Terre des Angles- d'où le
visage aux traits anguleux peut-être…
La mère, aussi soucieuse que l'enfant, se montre défiante et demeure silencieuse. Elle amorce un rictus de politesse à l’égard de l’institutrice, visiblement intimidée. Noeud à la gorge pour
celle qui, pourtant, invite l’élève et sa mère. Aucun mot de bienvenue, aucun clin d’œil bienveillant à la poupée stoïque. Il lui semble faire, pour la première fois, l’expérience du vide.
Brisant le suspens, la parente de l'enfer tire la convocation de la poche de sa casaque cosaque, espérant elle aussi déglacer la tension palpable. A vous nouer les tripes. Mais Hellana soupire
avant de taper du pied.
Hellana
Sa mère ne lui a rien expliqué –Hellana n’a pas pour habitude d’écouter les autres- mais elle a
vite compris que c’est d’elle dont on veut parler. Son malin plaisir consiste à deviner ce que l’on attend d’elle. Le charme perdure jusqu’au moment où il faut accomplir cette besogne, payer ce
dû. Hellana délimite alors soigneusement ce qui suffira à satisfaire l’extérieur. Et ne dit mot de ce qu’elle en pense.
Hellana sent que les mots cascadent aux creux de ses oreilles, mais elle leur fait barrage. Pas
maintenant. Non. Rester encore un peu dans ce paysage vaporeux qu'elle bâtit, morceau par morceau. Ses doigts tordent l'air machinalement, écho déformé de ses efforts pour modeler un univers
mental autarcique, foisonnant, complexe. A son image. Peut-être est-elle au monde depuis des siècles, sans jamais parvenir à s'y incorporer pleinement. Sa plastique de petite fille lui est
indifférente, seuls ses yeux la rassurent sur sa présence, dans ce monde-ci ou dans un autre, qu'importe. Un regard dur, adulte, sorte de rosace du questionnement que personne, hormis son propre
reflet, ne saurait affronter sans malaise. Elle surprend parfois sur elle le regard des arbres du préau. Ce regard végétal- pure absence au milieu de l'hiver- clins d'oeil renouvelés depuis
quelques jours. Depuis que sa mère a ressorti ses robes à volants. Assise au pied du marronnier de la cour, c'est là qu'elle s'interroge et couvre de poussière ces dentelles qui la
déguisent.
La
jeune fille rêve d’été, d’épanouissement, de couleurs douces lorsque les prémices et promesses du printemps boutonnent.
Mais revenons à la situation dont Hellana tente de s’évader. Le gris du regard maternel et la confusion de la maîtresse font perdre à l’écolière le fil de ses songes et de ses espoirs.
Mademoiselle écoute d’un air négligeant le bavardage des grandes personnes : sans grand intérêt, pense t-elle. Puis, l’institutrice formule une annonce qui glace quelque peu le sang d’Hellana :
une jeune femme va venir la voir, elle, afin d’accompagner la fillette, afin de la conseiller et lui instruire une autre langue que les « ne » et les « ni » coutumiers… Les yeux bleus
s’accrochent à leur dureté mais dans le cœur de la petite, une peur immense vient se glisser dans ses failles et la torture. Qu’ont-ils tous ces soi-disant sages à s’occuper d'elle ainsi, à
vouloir uniformiser les moindres écarts, s’apparentant à des détails, voulant lisser les nœuds et les nids, secours d’Hellana, grâce auxquels elle est, elle respire et se réfugie ! Les fronces de
l’incomprise assombrissent son visage ;
Pour éviter tout scandale, la mère remercie à la hâte la directrice et confirme son accord quant à la décision de cette dernière. On ne demande pas l’avis à celle qui tort et déchire ses volants,
celle à qui l'on vole tranquillité et enfance. Celle-ci a rendez-vous dès le lendemain matin avec la personne qu’elle ne parvient toujours pas à définir : est-ce une maîtresse ? Une méchante ? Un
mensonge ?
Pour la première fois, Hellana se
creuse la tête afin de trouver une réponse à cette énigme ; en dépit de son mauvais pressentiment et de l’appréhension peu agréable qui s’y agglomère, la fillette peine à déceler précisément les
intentions de ces autres et la finalité de cette Autre…
Une nuit qui ne porta pas conseils se dénude et laisse place à la pâleur du jour redouté. La mère enrobe sa fille de falbalas. Puis, en route pour l’école. Les oiseaux saluent l’être ailé de
froufrous et le marronnier s’incline. Au fond de la cour, deux silhouettes floues attendent le couple mère-fille.
Hellana s’inquiète, elle ne pense qu’à fuir,
mais ses perles bleutées sont intriguées par la jeune femme aux côtés de la pédagogue ; l’Ange arithmétique ne s’avance que par curiosité, son regard mature est magnétisé par la douce allure
d’une fée, aux yeux espiègles et enfantins. Des pupilles gourmandes auréolent la petite, troublée par tant de clémence ; jolie coïncidence, c’est le prénom Clémence qui nimbe cette étrangère si
proche déjà.
Hellana s'approche encore un peu plus, timidement. La fée s'avance afin d'accueillir la petite, elle regarde sa nouvelle protégée, puis amorce le dialogue.
" - Bonjour.
- Bonjour... Madame.
- Tu as amené le beau temps avec toi, une éclaircie vient d'apparaître !
Les joues du petit fruit, haute comme trois pommes, rougissent.
- Ne sois pas impressionnée; le printemps n'ouvre ses bourgeons qu'aux privilégiés, qu'à ceux qui savent encore les voir. Tu fais partie d'eux...
- Le marronnier aussi... Madame.
- Oui ! Exactement.
- Je me présente : Clémence Gonika-Paveldivo; Je suis ravie de te rencontrer enfin.
- Moi je m'appelle Hellana, mais vous le savez déjà. Là c'est ma maman.
- Enchanté Madame..
- .. Ballaray, Madame Ballaray; Ravie de faire votre connaissance."
Hellana est aux anges, elle est séduite par cette autre grande enfant, qui aurait comme grandie trop vite, sans perdre le brillant rêveur et la fraîcheur de ses yeux. Mais ce n'est pas elle
l'enfant. La petite protégée a quelques étoiles au fond de ses pupilles mais les cieux noirs, cette nuit éternelle, inquiètent ses proches, toujours. Et cette solitude, l'énergie qu'elle ne
déploie pas pour sourire, pour s'amuser avec les autres.
Hellana songe, elle veut connaître Madame Gonifa..., Gonina... peu importe, le nom lui a semblé joli mais la peur est revenue, sabordant sa mémoire désormais. Qui est-elle ?
Au même instant, dans une autre tête, des sons pétillent :
" - Qui suis-je ? Qui suis-je pour toi Hellana ? interroge Clémence Gonika-Paveldivo. Cette dernière et la sauvage s'étaient éclipsées dans l'école pendant que la maîtresse et la mère discutaient
encore dans la cour.
- Vous êtes venue pour moi, ça je le sais aussi, mais je ne sais pas pourquoi au juste.
- Oui, je suis là pour toi, mais pas seulement, les autres aussi ont besoin de te comprendre et j'espère pouvoir le leur permettre, comprends-tu ?
Les lèvres enfantines répondirent par une lippe. Théâtrale.
- Tu ne préfères pas que l'on saisisse ton silence ou que l'on parle de toi ?
- Il n'y a rien à comprendre, c'est tout.
- Mais Hellana n'est pas rien.
- Non, c'est vrai, je suis tout un problème ! J'tourne en rond, et j'donne le tournis..."
Clémence a soudain peur. Une peur douce, enveloppante, mais peur malgré tout. Peur de s'attacher, sans retour possible, à cette enfant d'un autre monde. Une enfant de l'absurde, dont les mots
sont ceux d'une adolescente en révolte. Hellana porte dans ses yeux un espoir, une folle attente, presque une prière mystique à qui sait la recevoir.
L'espace d'un instant, d'une heure, d'une année, Clémence devient Hellana. Clémence n'existe
plus qu'à travers les vitres friables que sont les yeux de sa pupille...
" - T'as des frères et soeurs toi ?
- Oui, un frère et une soeur, je suis la petite dernière.
- Ah...
- Et toi ?
- Rien. J'en veux surtout pas.
- ??
- Ou alors, vieux, très vieux, pour qu'ils me parlent de leur vie...
- Tu penses que tu te sentirais mieux en parlant avec quelqu'un de très âgé ?
- Je ne sais pas. C'est long de grandir. T'as quel âge ? "
Clémence se laisse happer par cette familiarité d'un autre temps. Rien ne l'empêcherait...Elle
se lance...
" - Et si j'avais le même âge que toi ?
- Ca se pourrait pas, vous êtes plus grande que moi.
- Bon, et si on oubliait l'âge ? Si on ne le prenait plus en compte, plus de compte des années, une sorte de rencontre dans l'absolu, ça te convient ?
- Hum... Vous êtes plus grande que moi quand même... je le sais...
- Et si tu regardais autre chose que le temps qui te sépare des autres ? On dirait que tu veux rattraper le temps ou au contraire aller trop vite... Si tu sondais leurs yeux, et non l'absence ou
les sillons de rides, si tu envisageais leur regard comme le seuil des coeurs qui se dissimulent sous les corps."
Hellana fut surprise. Quel écart entre ce qu'elle est, et apparaît... Ou l'apparence est-elle une réalité-vérité ? Se ment-elle à elle-même ? Gonie -elle avait décidé entre-temps de familiariser
son nom; une pierre deux coups : question pragmatique et réponse plus intimiste- Gonie parle avec fermeté. La petite est mal à l'aise, elle se met en quête d'un autre critère, soit dit en passant
également repère, pour se détacher du monde, et dédaigner des humains déshumanisés. Elle a besoin d'être à part; Paradoxalement, c'est en s'isolant de ses contemportains qu'elle ressent
pleinement son existence. D'ordinaire, l'enfant n'aime pas parler d'elle, mais, nuance, adore faire parler d'elle, cherche la provocation, mais susciter de l'intérêt, elle évite. Mais n'y a t-il
pas un noeud là ? N'est-elle pas mêlée à cette histoire ?
La môme manque d'air, les molécules d'oxygène s'emmêlent, misère... L'enfant s'étrangle, avale sa salive, elle n'est pas bien, l'anxiété ceint sa gorge et serre...Tant de mots qui se bousculent,
Hellana déglutit ses pensées; trop de honte, de doutes, elle n'ose pas répondre, elle ne sait quoi répondre... Silence lourd pour la fillette, les doigts se crispent, ce silence si long, elle si
seule...
Hellana ne sait plus où donner de la tête. La cérébrale se perd, toute tentative de réflexion est vaine, elle
s'embrouille. Non ! Comment s'exprimer lorsque l'on ne connaît pas les mots ? Ou bien lorsque l'on se moque de l'art et des bénéfices que cela procure quand ils s'assemblent et s'enroulent de
sens ? La petite ignore et s'ignore, particulièrement. Ses bouffées émotives la maltraitent et l'enrhument. Ses yeux larmoient et sa voix se démène, dérape, puis disparaît dans le silence. Vide,
silence de l'enfant. Alors elle pleure.
Est-ce ses pensées qui sanglotent ou l'enfant ne résiste t-elle pas au mal qu'elle ressent lorsqu'elle se sent incapable de comprendre, et de filtrer les émotions ? Les larmes deviennent
abondantes. Est-ce la préoccupation d'Hellana qui la rend si agitée ou l'incapacité à évacuer celle-ci par une communication vers le monde extérieur ?